Un simple dossier insignifiant parmi trop d'autres.

Mettre des mots sur une situation, témoigner...

Un simple dossier insignifiant parmi trop d'autres.

Messagede Nemesis » 26 Fév 2018, 16:36

Mes excuses, ceci n'est qu'un défouloir. Et accessoirement une réponse en attente d'envoi à Pôle Emploi car le site bug (encore).



Cher, très cher Pôle Emploi.


Vous venez de m'informer du fait que je ne pourrais faire réviser mon dossier qu'à partir du 28 avril 2018. J'imagine que vous ne tenez pas compte du fait que je suis activement à la recherche d'un emploi, et que sans argent, c'est bien difficile. Lorsque j'ai travaillé au Chaudron, j'ai prit un appartement dans un village voisin à partir duquel je pouvais me rendre au travail à pieds, car je n'ai pas encore le permis (difficile à passer quand on travaille dans les horaires de la restauration il faut dire). Cette location n'a été permise que par le fait que le patron ait eu l'immense générosité de m'héberger chez lui le temps que ça se fasse, et je me le suis permis parce que je ne pensais pas un seul instant que le restaurant puisse connaître une fin aussi brusque et improbable.
Je n'ai hélas pas eu le temps de terminer de passer mon permis, que je ne peux plus actuellement payer. Je me retrouve donc dans un village, sans moyen de locomotion, sans moyen de partir m'installer en ville, ni nulle part ailleurs, afin de gonfler considérablement mes chances de trouver un travail dans la restauration (où pourrais-je travailler ailleurs, dites-le moi donc). Car vous imaginez bien qu'aux horaires dans lesquelles je termine mon travail, je n'ai plus aucun moyen de rentrer chez moi sinon à pieds. Cela rend les choses extrêmement compliquées.
Du coup, est-ce que vous auriez une solution à proposer ? Trouvez-vous un emploi qui pourrait me correspondre dans ces conditions ? Parce que moi non et ça m'inquiète gravement, raison pour laquelle j'ai "profité" de la fin du restaurant pour essayer de passer mon permis au plus vite. Mais j'ai aussi travaillé, en foire qui plus est, ce qui ne m'a absolument pas permis de concrétiser ce projet important pour un avenir proche qui risque d'être ô combien mitigé (le mot est faible, mais à quoi bon essayer de faire comprendre l'inconfort à des personnes trop confortables ?).
J'ai juste pas eu de chance avec ce restaurant, tout fonctionnait pourtant magnifiquement bien... Et parce que deux crétins ont abandonné leur poste, qu'on s'est retrouvés en sous effectifs et qu'on a lutté (pas le choix de toutes façons) pour tenir le restaurant en cherchant d'autres employés qu'on aurait sûrement pas trouvé grâce à votre organisme défaillant, je me retrouve ainsi châtié ? Le patron a tenu jusqu'au bout, puis sa santé a empiré et il est fini par tomber, avec le restaurant.

Je n'ai pas eu besoin de vous durant quelques années, et je m'en suis merveilleusement bien porté. Pourtant, au restaurant, nous avions eu besoin de vous pour trouver de nouveaux employés motivés à travailler pour gagner leur vie, et vous nous avez laissé nous étouffer, on a jamais pu compter sur vous pour trouver du personnel qualifié. Du personnel tout court, d'ailleurs. Maintenant, j'ai besoin de vous car malgré la fougue que j'ai eu à lutter au restaurant jusqu'au bout, et malgré le fait que je m'arrache les cheveux depuis la fin pour passer mon permis et continuer de travailler, la malchance a décidé que s'effondreraient tous les piliers solides qui constituaient la base sûre de ma vie. J'ai pourtant passé du temps au froid à solidifier ces fondations, j'y ai passé de longues journées tranchées sur de courtes nuits. Tout ça pour quoi ? J'ai bouffé toutes mes économies, et je m'endette.Il n'y a pas si longtemps que ça, j'étais en route vers l'apogée de ma vie. Aujourd'hui, je suis en train de creuser un trou encore plus vite.

Ais-je été feignant ? Ais-je été mauvais avec les gens ? Ais-je été égoïste dans ma vie ? On s'en fiche, n'est-ce pas ? Parce que ce ne sont pas les qualités et vertus qu'on s'échine à conserver qui vont changer quoi que ce soit à notre vie, n'est-ce pas ? La vie, c'est juste un coup de poker, ce ne sont pas mes efforts, mon acharnement, qui vont me mener à avoir le droit de vivre de façon respectable. Non madame. Non monsieur. Ce sont les cartes que la vie m'a glissé face contre table, dont je ne savais rien. Et quand ces maudites cartes se sont retournées, alors j'ai vu que ma vie n'était jusqu'à présent qu'un bluff. Un espoir silencieux. Une ambition un peu trop réconfortante. Un réconfort quotidien tellement chaleureux qu'on se rend compte seulement à la fin que ce n'était que le début d'une profonde brûlure.
Le meilleur dans tout ça ? Des deux salariés ayant abandonné leur poste (Imaginez qu'ils ont quand même coulé un restaurant, une affaire qu'on chérissait. S'ils l'avaient brûlé, le résultat aurait été le même, et savoir ça est absolument affreux), l'un a présenté sa démission, le second n'a jamais donné de nouvelles. Et ce dernier toxicomane pouilleux voit "son courage et son bon sens du travail" récompensés par votre organisme, il vit sur ce que vous lui versez tous les mois. Si je comprends bien, plutôt que de choisir d'avancer sur le moment et ne pas attendre pour chercher un travail (parce qu'il n'était pas dur de comprendre que ça serait ardu dans mes conditions), j'aurais du choisir la lâcheté et abandonner mon poste sans aucune excuse. Ainsi vous apprécieriez assez bien mon dossier pour accepter de m'aider dans mes démarches de recherche d'emploi.
Travaillant derrière les bars, j'ai ô combien souvent eu à faire à ces habitués du comptoir, qui viennent tous les jours se saouler à mon comptoir avec l'argent que vous leur versez tous les mois. De huit heures le matin à huit heures le soir. Il m'arrivait parfois de me demander ce qu'ils avaient de plus que moi pour avoir droit de rien foutre de leur vie entière alors que moi je bosse comme un malade en vivant moins confortable. Sérieusement, ça marche avec tous les drogués et les alcooliques ? Parce que j'ai pas tellement envie de m'y mettre pour rentrer dans vos bonnes grâces. J'ai pas non plus pensé à abandonner mon poste comme un lâche et un feignant. Désolé, mais j'ai d'autres valeurs que celles-là. Désolé, mais je ne vous comprends pas.
Je me fiche de ce que vous en penserez, car de toutes façons ce mail finira très vite dans les oubliettes de votre mépris le plus infect. Dans le pire des, cas, cela vous fera rire, vous, bien au chaud dans le confort malsain d'un système (volontairement ?) erroné.
Par crainte de devenir fou en réalisant dans quel monde déluré on vit, j'ai prit la liberté de ne pas me relire. Je m'excuse à l'avance des fautes et des termes bourrus que pourraient occasionner la rédaction d'un tel courrier dans l'état dans lequel je suis en ce moment. Je suis à la fois sincèrement ébahi de votre bêtise, et choqué par votre "logique" qui n'a d'ailleurs plus aucune définition chez vous.

Cordialement, bien à votre dégoûtant mépris.


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Re: Un simple dossier insignifiant parmi trop d'autres.

Messagede Rosecelavi » 26 Fév 2018, 17:37

Nemesis a écrit:Mes excuses, ceci n'est qu'un défouloir. Et accessoirement une réponse en attente d'envoi à Pôle Emploi car le site b


Bonjour Nemsis,

Permettez-moi de me mêler de ce qui ne me regarde pas ? Bon... je me mêle...

Vous vous êtes défoulé ici, vous avez bien fait, c'est parfois libérateur même si, sur le fond, cela ne met pas forcément du beurre dans les épinards voire des épinard et du beurre dans l'assiette.

Vous faites un métier qui est très difficile, d'ailleurs peu de personnes tiennent plusieurs décennies, sauf à ouvrir son propre établissement. Vous êtes dans un secteur où vous avez plus de chances de rencontrer des personnes qui abusent de certains produits (de l'alcool aux médicaments en passant par la drogue) que dans d'autres secteurs comme la petite enfance par exemple, mais là, vous pouvez malheureusement aussi croiser (heureusement rarement) des pédophiles. Bref, la vie n'est pas un fleuve tranquille sauf peut-être pour certains (banquiers, affairistes de tous poils, fraudeurs en col blanc) qui peuvent se poudrer le nez ou pire vendre de la poudre pour d'autres narines que les leurs en prenant moins de risques de plonger que le premier clampin qui pointe au chômage et qui tombe pour une boulette de shit.

Bref, je pense que vous ne vous défoulez pas sur les bonnes personnes. Celles que vous décrivez sont bien plus à plaindre qu'à blâmer, et leurs trafics ne doivent pas être si lucratifs que cela car sinon, ils n'auraient aucun intérêt à pointer à Pôle Emploi.

Voilà ce que m'inspire votre message, mais surtout, je voulais vous donner un conseil : n'envoyez pas ce message à Pôle Emploi, au mieux cela n'aura aucun effet, sauf de filer le blues au pauvre agent qui est probablement sympa et qui se désole de voir ce service public partir en déliquescence pour mieux être bouffé par les requins qui tournent autour, au pire vous risquez de vous retrouver dans le collimateur d'un abruti (il y en a partout) qui n'aimera pas la poésie, car même si vous ne vous énervez pas forcément contre les bonnes personnes, finalement, vous êtes un poète.

Amicalement,

Rose-Marie
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Re: Un simple dossier insignifiant parmi trop d'autres.

Messagede Nemesis » 27 Fév 2018, 01:49

Bonsoir, ou bonjour, Rose-Marie.

Tout d'abord, merci. Je n'attendais pas de réponse. Mon souhait, vous l'avez compris, était m'isoler dans un champ pour y hurler ma rage sans trop de retenue, sans penser y croiser quiconque. Mais vous m'avez entendu, et si j'en suis gêné malgré mon masque, je pense que quelqu'un d'autre aurait tiré un coup de fusil à l'aveuglette. Quand j'ai vu votre silhouette, j'ai craint votre jugement, mais il est réconfortant que ce soit vous.

Vous avez raison, je ne m'en prends pas aux bonnes personnes. D'ailleurs, cet acharnement n'était pas le but initial de ma démarche. À la base, comme l'intitulé l'indique, je souhaitais m'adresser à l'organisme en lui-même, et donc aux personnes responsables de ce système défaillant. Ensuite, mes émotions ont prit le dessus, incontestablement. La détresse peut vraiment me pousser à la bêtise...

Non, je n'ai pas encore envoyé cet mail. D'ailleurs, est-ce que j'ai seulement retrouvé le fil de mes pensées ? Bon sang, j'ai tout accepté de la vie. Tout ce qu'elle m'a imposé, je l'ai encaissé et j'ai vécu avec. Si je voulais manger des pommes, elle me gavait d'oranges, et ça fonctionne avec tout. Quand j'étais au collège, mes projets commençaient à prendre une forme moins floue, plus net. Comme tous les gamins de mon âge, je commençais à avoir des rêves d'avenir plus ou moins sérieux. Je voulais être professeur de français. J'aimais lire depuis gamin et dieu sait comme je me suis bousillé les yeux à lire dans le noir en cachette dans la pénombre de ma chambre d'enfant. Je n'avais jamais essayé d'écrire (jamais même pensé d'ailleurs), lorsque j'ai rédigé ma première rédaction, en sixième. Avant cela, les maîtres et maîtresses d'école parlaient de mon imagination débordante dont moi-même je ne savais rien. J'étais un enfant distrait et introverti.

Plus tard, quand on m'a rendu cette première rédaction (quelque chose de simple sur le thème du loup), j'ai eu droit à ma première fierté. Sans comprendre ni pourquoi ni comment, je venais de scotcher ma prof de français de l'époque en décrochant un 18/20 pour avoir fait quelque chose qui m'avait plu, quelque chose qui m'avait passionné. J'avais créé. Même si c'était un micro-univers parsemé d'incohérences, j'avais créé un monde qui était né de moi. Quelque chose qui venait de moi, et qui plaisait aux autres ? Cette sensation était indescriptible. Dans ma classe, j'étais le roi de la plume, c'était tellement gratifiant ! J'étais le seul à avoir ce don, mes rédactions se passaient d'un prof à l'autre, restaient affichées parfois quelques jours dans leur salle avant de me revenir pour ensuite être lues par ma famille qui me félicitait. À la maison, mon statut avait muté de lecteur passionné à celui d'écrivain débutant. Les émotions étaient diverses, à cette période. Diverses, nouvelles, sensationnelles. Je n'arrivais pas à comprendre ma facilité à écrire, et d'un autre côté j'en étais fier. Mais restait que pour moi, je ne faisais que reprendre des termes, des expressions, des tournures de phrases, des mots, des synonymes qui se bousculaient dans ma tête, qui s'assemblaient encore plus vite que je ne suis capable de parler.

L'écriture était une transe lucide très étrange. Je me penchais sur ma feuille, puis j'étirais plus tard ma nuque courbaturée pour voir sur mon réveil que plusieurs heures s'étaient écoulées à une vitesse hallucinante. J'émergeais d'une brume épaisse qui sied à l'intérieur de mon esprit, celle qui sépare le monde réel de celui de mon imaginaire, et j'étais au début assez ébahi de la course frénétique du temps qui s'enfui lorsqu'on ne le regarde pas. Puis je m'y suis habitué. Je n'écrivais à l'époque que pour mes rédactions. Pour un gamin comme celui que j'étais, devenir écrivain ne pouvait arriver qu'aux autres. Pour moi, j'allais un jour travailler à l'usine comme papa, avec un jean bleu, un t-shirt blanc, mes rangers, mon couteau suisse dans son holster et la coupe à la brosse. Je ne sais pas, c'était une logique pour moi de me projeter dans la peau de mon père plus tard. Une femme, un fils, une voiture, une maison et un travail dont j'ignorais encore absolument tout.

Puis vint ma quatrième. Un nouveau prof de français qui m'a flanqué une frousse infernale en début d'année, et qui était aussi mon nouveau prof principal. J'avais oublié mon livre de français dès le premier cours, voilà... Je vous ai dit que j'étais distrait quand j'étais jeune, et aussi un peu maladroit sur un tas de choses. J'avais une moyenne très convenable un peu partout, sauf en anglais car le hic, c'est que j'avais fait de l'allemand en primaire, et qu'ils me l'avaient recollé en LV1 sans poser de question quand je suis arrivé au collège. Nous n'étions qu'un petit groupe à suivre les cours d'allemand (tous ceux qui l'avaient eu en primaire en fait), et le reste de la classe était en anglais. Quand je suis arrivé dans cette nouvelle classe, les autres de ce groupe n'étaient plus avec moi. Changement d'établissement, déménagement, etc... Il restait une classe d'anglais LV1, avec un allemand LV1, et un budget de collège, donc l'impossibilité de me faire rattraper un quelconque cours d'anglais. De plus, n'ayant pas le niveau quatrième, ils décidèrent de ne pas me mettre en cours avec les autres, j'étais donc en permanence quand les autres étudiaient pour un avenir sûr et sain. Ils m'ont donc fichu en cours d'allemand avec ceux qui l'avaient prit en LV2, et mon collé espagnol pour ma seconde langue vivante. Je n'ai pas protesté, moi. Ni moi ni personne d'ailleurs, car à part ceux qui avaient prit les décisions, qui savait qu'un gamin qui n'a pas de moyenne d'anglais n'a aucun moyen d'accéder au BAC ? M'enfin, cela ne les dérangeait pas. Dans ce monde, on vous pointe du doigt et on vous dit : "Tu seras boulanger, je suis sûr que ça te plaira, de toutes façons il faudra que tu t'y plaise !". Mais on vous le dit seulement quand il est trop tard, bien sûr, histoire de ne pas avoir prit le moindre risque de chambouler les plans bien confortables de cette année scolaire.

Sans rien savoir de ça, j'ai travaillé à l'école. J'ai été attentif en cours, j'ai été sérieux, j'ai travaillé et j'ai obtenu une moyenne générale satisfaisante, une bonne réputation auprès des profs malgré mon hyper tension qui me donnaient parfois du tord à mon désir d'écouter. J'ai fait un max d'effort. Cette année scolaire, mon prof de français m'a sortit un truc pendant un cours durant lequel je venais de faire un jeu de mot plutôt pointu. Le rire est l'orgasme de l'esprit, ce type l'avait tellement bien compris. Cette année-là, j'ai découvert mes Monthy Pythons, François Pérusse, Pierre Desproges et bien d'autres. Bref, c'est un prof extraordinaire. Ce jour-là, en réponse à ma boutade (dont le souvenir s'est hélas évaporé), il m'a dit exactement : "Mr W********, vous : soit vous devenez prof de français, soit vous mourrez dans un caniveau.". Ce jour-là, la silhouette floue que je projetais de moi-même dans l'avenir est devenue bien plus nette. Je voulais devenir ce prof qui savait passionner ses élèves, au point de même leur enseigner occasionnellement la philo, l'histoire, la géographie, la culture étrangère, l'humour, la science... Je voulais être ce prof, transmettre ce qu'on m'a transmit, ce qui m'a intéressé, passionné. Donner des rêves aux autres, les pousser à s'accomplir.

Mais la troisième est arrivée, accompagnée de son lot d'intérêt. Oui, je m'étais prit de passion pour des choses et d'autres. Le piano, la science, la musique... En fait, parfois je me dis que c'est le monde qui me passionne. Il y a juste trop de choses à découvrir, et la découverte est en soi une joie tellement vivante. Je voulais donc devenir prof, ou bien ingénieur, ou bien musicien, ou bien astronome et j'en passe. Tout était intéressant, en plus d'être nouveau pour moi. Je commençais à m'affirmer, à avoir des rêves pour moi réalisables. Je comprenais plus que jamais que devenir chercheur en laboratoire, ça n'arrive pas qu'aux autres. J'étais certes clairement indécis, mais de toutes façons j'allais avoir une seconde générale pour me découvrir encore plus profondément le temps de faire un vrai choix.

J'ai travaillé. J'ai été éperdument amoureux de la vie, enivré de tout ce qu'elle pouvait m'offrir tant je continuais de l'aimer encore. C'est un peu avant le BAC Blanc que j'ai apprit qu'il ne servait à rien de sourire à mes rêves, et ce depuis le début. Mon prof de français venait d'apprendre que je n'aurait aucun accès à la seconde générale, qu'importait ma moyenne, le brevet des collèges ou quoi que ce soit. C'était impensable pour moi, ce jour-là mon monde s'est écroulé. Finalement, de nouveau, ça n'arrivait plus qu'aux autres. Le bonheur appartient à la chance, qui doit secrètement appartenir aux autres. Quel monde mal foutu... Mais je me suis battu, les profs aussi, afin qu'on trouve une solution à mon avenir. Mais j'ai eu mon brevet des collèges, j'ai fait cette terrible erreur. J'ai travaillé pour avoir mon brevet des collèges au lieu d'abandonner lâchement comme j'aurais du le faire. Je n'ai donc pas eu le droit de redoubler comme j'ai voulu le faire pour avoir une moyenne d'anglais qui me permettrait d'accéder à mes espoirs qui se liquéfiaient devant moi malgré mes efforts pour les maintenir solides.

Ils ont choisi de me faire partir dans la restauration. Ils savaient qu'ils avaient fait une irréversible connerie. En fait, ils ont déchiré mon cœur en deux et ont essayé de le soigner avec du scotch. Ils m'ont dit que je ne devais pas être déscolarisé, et ils m'ont placé dans un internat, pour un BEP Hôtellerie Restauration. J'ai pleuré, j'ai détesté le monde. J'ai déprimé, j'avais peur de l'avenir qui autrefois m'émerveillait. J'étais profondément dégoûté. Je n'ai plus écrit, je n'ai plus travaillé, je n'ai rendu que la première rédaction, après plus aucune. Une prof de français qui me demande pourquoi je ne suis pas partit en L, étudier avec des gens qui sont passionnés par des choses similaires, c'était trop dur pour moi à l'époque. C'était une putain de bonne question. La question de ma vie... L'avenir que j'attendais impatiemment avait déjà un goût amer. Rien qu'un petit avant-goût...

Je n'ai plus travaillé, je ne me suis même pas présenté pour passer mon diplôme. Et ça n'a absolument rien changé à ma vie. J'ai été déscolarisé. J'ai voulu continuer vers les études, mais aucune porte n'était ouverte. Seules des formations douteuses qui ne m'ont jamais rien apporté d'autre qu'un espoir intangible, illusoire... Mon avenir est cette oasis qui disparaît dès que je m'en approche un peu. J'ai soif de connaissances, j'ai soif de savoir, j'ai soif d'apprendre. Si je suis affamé d'amour depuis que j'ai compris qu'il appartenait lui aussi aux autres, je peux survivre avec rien que de l'eau. Je ne veux que ça. Puis partager ma source avec les autres et m'abreuver de la leur...

Mais chez mes parents, ça commençait à devenir un peu trop pauvre pour six. Et moi, à mes dix-huit ans, j'ai commencé à culpabiliser d'avoir tout foiré, et en plus de ça de n'être rien qu'un estomac à nourrir. J'aime ma famille, j'aime mes parents et mes petites sœurs. J'avais honte de moi, j'étais devenu mon complexe en personne. J'avais fait les vendanges deux mois plus tôt, il me restait à peu près deux-cent euros et Noël approchait. Je ne savais pas quoi faire de moi, et je ne voulais pas être un parasite. Une bouche en moins, ça en fait plus pour mes sœurs. Alors j'ai fait croire que j'avais trouvé un travail sur Poitiers, que j'allais vivre chez un ami quelques temps, et j'y suis partit. On habitait dans le Nord, mon trajet m'a coûté la moitié de ce qu'il me restait. Pourquoi Poitiers ? J'avais effectivement quelques ami(e)s là-bas, puisque j'étais de la région. Et j'avais fait mes "études" dans le secteur. Pas pour autant que j'avais un endroit où aller mais bon.

J'ai atterrit à la rue cet hiver-là, je m'en suis sortit à la fin de l'hiver suivant. L'enfer est-il vraiment si chaud qu'on le dit ? Moi je dis que s'il était glacial, ça serait tout aussi crédible. M'enfin, je n'en raconterais pas grand chose, j'ai bien trop honte et puis de toutes façons c'est juste une histoire glauque à souhaits. J'ai découvert l'être humain dans toute sa répugnante splendeur, puis j'ai trouvé du travail, puis un foyer d'hébergement. Plusieurs foyers d'hébergement en fait, mais passons aussi ces détails. J'ai rencontré Karen, aussi. Ou plutôt, Karen m'a trouvé, et elle m'a aimé. Donc je l'ai aimée. Je l'ai aimée de toutes mes forces. Son amour ne m'était pas suffisant, je me sentais toujours aussi valeureux qu'une merde sur un trottoir. Je me détestais bien plus qu'elle ne m'aimait. Je me suis mit à boire, et, progressivement, à prendre un peu tout ce qui passait. Si je n'avais pas de chez moi, alors je n'avais pas de loyer non plus, je pouvais envoyer de l'argent à mes parents et me défoncer tout le mois pour oublier que j'existais. Je n'étais plus moi-même, je crois même que je n'étais plus du tout. Je me levais, je bossais, je rentrais, je me défonçais jusqu'à pouvoir dormir. Je ramenais l'argent, je ramenais ma gueule, et aussi parfois des emmerdes. J'ai fini par m'en sortir. Grâce à Karen, après une année baignée dans une douleur sourde et muette, et pour elle. Je voulais qu'on ait cet appartement et surtout elle le voulait aussi. Et on l'a eu.

Me manquait mon permis, mais pour ça me manquait le temps. Et pas que pour le permis... Karen a tenu deux ans de plus avant de me laisser pour un type qui avait réussi sa vie. J'ai pensé l'aimer correctement en m'acharnant au travail plus que jamais. J'ai eu absolument tort. Il est bien gentil le poète de bar, mais bon... Il ne sait pas quoi faire de lui, déjà qu'il n'est pas très attirant... J'ai été déchiré, mais je n'ai pas replongé. Je n'ai jamais eu la moindre envie de replonger dans cet enfer. Ça fait quatre ans, mais le diable sait comme je l'aime, et comme je ne pourrais jamais revenir le voir. Je me fiche qu'elle soit dans les bras d'un autre si elle est heureuse. Et le diable sait comme elle l'est, et comme elle ne pourra jamais revenir le voir. Quelques jours plus tard de toutes façons, je recevais un préavis de trois mois par mon propriétaire qui souhaitait vendre son appartement meublé, et je quittais mon travail parce que je ne supportais plus le harcèlement sexuel de mon nouveau patron (une vieille coutume de la restauration sûrement).

J'ai renfilé mon sac sur mon dos, et j'ai vagabondé de nouveau. Entre la rue, le travail saisonnier nourrit-logé-blanchit et les foyers d'hébergement. Je n'ai jamais trouvé mon compte dans la restauration, jusqu'à ce que j'arrive dans ce restaurant, en Alsace. J'étais logé dans un foyer sur Mulhouse à ce moment, et je travaillais en intérim jusqu'à ce que j'entende parler de ce restaurant qui ouvrait, par un collègue dont la copine travaillait là-bas. Ils cherchaient quelqu'un pour les weekends, ce qui me permettrait de faire des semaines entières et oublier mon existence tous les jours jusqu'à tard le soir. Le hic, c'est que c'était carrément trop loin pour mes jambes pourtant expérimentées. Mais j'y suis allé, j'ai rencontré le patron. J'ai rencontré Éric, un homme bâti comme un pilier grec, souriant, aux accents chantants du Sud-Ouest, et sa femme, Nathalie, qui avait merveilleusement bien trouvé son amour. Deux personnes incroyables, d'une générosité indescriptible. Des gens amoureux de la vie qui montaient leur affaire avec l'amour, pour l'amour. Ils m'ont offert un chez-moi temporaire le temps que je trouve quelque chose. Si j'ai été touché ? Pire que ça, j'ai aimé mon travail. J'ai aimé le restaurant, j'ai aimé nos clients, j'ai aimé les gens, j'ai aimé la vie. J'ai travaillé comme un acharné, sept jours sur sept avec tout mon cœur. L'équipe était fantastique, c'était juste merveilleux. J'avais beaucoup d'affinités avec tout le monde, collègues comme clients. Je me suis senti si vivant, si utile.

Et j'ai fini par trouver un appartement dans le village voisin, mais vraiment très voisin, ce qui me permettait de venir à pieds ou à vélo et d'avoir une vie. J'avais reprit goût, tout était merveilleux et malgré des problèmes de santé assez lourds et redondants, j'ai donné le meilleur de moi-même. Et nos clients étaient tellement formidables pour la plupart que je n'avais presque aucun manque social en dehors du travail. De plus, j'ai découvert une part de moi très extravertie. L'enfant timide que j'ai été n'aurait jamais pu imaginer ça même un millième de seconde.

Au début, on ramait. Mais très vite, ce restaurant qui payait pas de mine, maladroitement loti dans un rond-point d'un petit village près de Belfort, a acquis un succès fou, et ce sans aucune autre pub que le bouche-à-oreille. Du début à la fin. (Et pour un restaurant de spécialités Aveyronnaises en Alsace !) Notre secret n'en était un pour aucun de nos clients. C'était l'amour qu'on donnait à notre travail, la chaleur et le bien-être qu'on arrivait à fournir aux gens qui poussaient la porte de chez nous. Le seul souci qu'on avait, c'était pour trouver du personnel qualifié en cuisine. Éric occupant l'un des postes liés, on a toujours réussi à survivre assez bien en brassant hélas du personnel désespérant de sa nonchalance dans un endroit dans lequel on était pourtant bien plus libres, respectés et aimés qu'ailleurs. En effet, chacun avait ses idées à donner quant à chaque menu événementiel, chaque changement saisonnier de carte... Rien n'était imposé, et tout était fonctionnel. Sauf en cuisine, tristement. Éric donnait son maximum pour le contentement de nos aimés clients. Quand même, quand je repense à mes collègues de salle, à cette ambiance magique, je sens cette bulle dans ma gorge qui menace de changer le prochain de mes mots en un sanglot incompréhensible. On méritait pas ça. Ils méritaient pas ça...

Tous les jours, mon patron, mon ami, était là sur les coups de six/sept heures du matin pour finir à pas d'heures. Tous les jours, on était là, avec l'amour pour contrer une fatigue de plusieurs années accumulée. Malgré notre santé qui prenait son envol, on gardait les pieds ancrés au sol de notre beau restaurant, à s'échiner, à lutter, le cœur remplit de l'espoir que bientôt on aurait une équipe complète. Une équipe de choc pour donner tout ce qu'on pouvait d'amour à ceux qui venaient. Nous avons été le plaisir de ces nombreux gens. Nous avons même souvent été son réconfort, quiconque venait seul manger chez nous ne se sentait jamais seul. J'ai vu des gens aux tristes expressions manger un menu du jour chez nous le midi, et repartir au travail avec un sourire fiévreux, et revenir tous les jours ensuite. Je pense que nous étions tous altruistes, et que si nous avions trouvé de cuisiniers comme nous, nous serions encore ouverts.

Mais à la fin, nous n'étions plus que nous deux, Éric et moi. Ma collègue de salle attendait un heureux événement, le chef et le commis de cuisine ont quitté leur poste en même temps (ils étaient comme cul et chemise, un toujours bourré et un toujours défoncé). Un jour, Nathalie (qui avait son travail à côté, gérait d'un club de rugby avec ça et faisait du bénévolat par-ci par-là) en a eu marre de savoir le restaurant pourri par ces types. Un matin, elle est arrivée tôt pour leur parler (gentiment vous imaginez bien en plus), et ces deux messieurs se sont vexés et sont partis aussi sec en traînant derrière eux leur égo impressionnant. Deux arrêts maladies et quelques prolongations plus tard (oui, le système est généreux avec nous tant qu'on est un gros connard sans scrupule), et Éric s'effondrait dans la cuisine, inerte. Il a frôlé l'AVC et se trouve encore aujourd'hui au milieu des examens médicaux incessants. On a espéré quelques mois. Le temps que l'assurance voulait bien couvrir une partie des frais du restaurant, en fait. Après s'en suivit la liquidation judiciaire, et donc le licenciement économique.

Éric et Nath' ont tout perdu, du jour au lendemain. Parce que les employés ont le droit de vous enterrer s'ils le veulent. Mieux encore, ils devaient reverser environ 4000€ pour chaque employé licencié afin qu'ils touchent leurs indemnisations. Le premier "cuistot" avait démissionné car il est retourné dans le restaurant qu'il a quitté pour soi-disant des raisons d'hygiènes (qui devaient sûrement alors venir de lui). Le second n'a jamais donné de nouvelles, il s'est caché comme un petit lâche et a donc été récompensé par ses indemnités. Ma collègue de salle était enceinte, tout était prévu pour elle sans souci. Mais moi ? Est-ce que je pouvais garder la conscience tranquille dans ces conditions ? Je serais incapable d'arracher la moindre somme à un inconnu, alors 4000€ à des personnes que je chéris ? Non, c'était pas supportable pour moi. Pas après tout ce qu'on a vécu ensemble. Pas après tout ce qu'ils ont fait pour nous. Alors j'ai démissionné en août dernier. Entre temps, j'ai trouvé à bosser sur les foires le temps de remplacer quelqu'un. Un repas par jour et encore, à travailler avec des alcooliques et des toxicomanes qui se pointent devant les clients avec encore du sucre glace sous le nez. J'aurais continué malgré tout car c'était la seule option que j'avais. J'ai pas eu le temps de passer mon permis...

Si tout se passait bien, je devais normalement commencer une formation DAEU en septembre cette année, tout était vu avec Éric et Nath' qui avaient conscience de mon besoin de faire les études que j'avais souhaité. Je devais passer mon permis cette année et courir vers l'université avant qu'il ne soit trop tard pour caresser de nouveau mes rêves avec ma plume.

Mais en fait, j'ai fait tout ça pour rien. Je n'ai rien. Je ne suis même pas certain d'avoir un avenir. J'ai épuisé mes économies et je commence déjà à m'endetter. Je suis perdu dans ce village, et je n'ai aucun moyen de me rendre quelque part pour travailler, parce que je veux plus dormir dehors. Plus jamais, je préférais encore mourir et mes mots sont pesés.
En fait, depuis le début, j'ai foiré ma vie.

Tous mes espoirs ne sont restés que des espoirs. J'avais des rêves, j'avais des ambitions. J'avais finalement trouvé mon compte. Maintenant, je suis si vide. Tout est amer, tout est fade. L'avenir fait peur. J'aurais du être un connard. Ça a l'air bien plus sympa à vivre, la vie d'un connard. D'ici quelques jours, je vais devoir choisir ce que je dois emporter avec moi ou pas. Je vais devoir bourrer mon sac et me casser avec des dettes...

Pendant ce temps-là, les connards ont un repas chaud et du chauffage. Je vais devenir fou à n'avoir que ça à penser. Je suis peut-être déjà en train de le devenir.
À quoi ça me sert, d'avoir une plume aussi acérée ? Je n'arrive même plus à me purger...

Et je me sens mal d'être aussi mauvais alors que vous tentiez de me réconforter, et je m'en excuse sincèrement. Sachez qu'au milieu de cette folie, ça fait quand même du bien. Vos mots sont doux comme la soie. Je vous en remercie.

Amicalement.

Victor.
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Re: Un simple dossier insignifiant parmi trop d'autres.

Messagede Nemesis » 27 Fév 2018, 01:51

Bonsoir, ou bonjour, Rose-Marie.

Tout d'abord, merci. Je n'attendais pas de réponse. Mon souhait, vous l'avez compris, était m'isoler dans un champ pour y hurler ma rage sans trop de retenue, sans penser y croiser quiconque. Mais vous m'avez entendu, et si j'en suis gêné malgré mon masque, je pense que quelqu'un d'autre aurait tiré un coup de fusil à l'aveuglette. Quand j'ai vu votre silhouette, j'ai craint votre jugement, mais il est réconfortant que ce soit vous.

Vous avez raison, je ne m'en prends pas aux bonnes personnes. D'ailleurs, cet acharnement n'était pas le but initial de ma démarche. À la base, comme l'intitulé l'indique, je souhaitais m'adresser à l'organisme en lui-même, et donc aux personnes responsables de ce système défaillant. Ensuite, mes émotions ont prit le dessus, incontestablement. La détresse peut vraiment me pousser à la bêtise...

Non, je n'ai pas encore envoyé cet mail. D'ailleurs, est-ce que j'ai seulement retrouvé le fil de mes pensées ? Bon sang, j'ai tout accepté de la vie. Tout ce qu'elle m'a imposé, je l'ai encaissé et j'ai vécu avec. Si je voulais manger des pommes, elle me gavait d'oranges, et ça fonctionne avec tout. Quand j'étais au collège, mes projets commençaient à prendre une forme moins floue, plus net. Comme tous les gamins de mon âge, je commençais à avoir des rêves d'avenir plus ou moins sérieux. Je voulais être professeur de français. J'aimais lire depuis gamin et dieu sait comme je me suis bousillé les yeux à lire dans le noir en cachette dans la pénombre de ma chambre d'enfant. Je n'avais jamais essayé d'écrire (jamais même pensé d'ailleurs), lorsque j'ai rédigé ma première rédaction, en sixième. Avant cela, les maîtres et maîtresses d'école parlaient de mon imagination débordante dont moi-même je ne savais rien. J'étais un enfant distrait et introverti.

Plus tard, quand on m'a rendu cette première rédaction (quelque chose de simple sur le thème du loup), j'ai eu droit à ma première fierté. Sans comprendre ni pourquoi ni comment, je venais de scotcher ma prof de français de l'époque en décrochant un 18/20 pour avoir fait quelque chose qui m'avait plu, quelque chose qui m'avait passionné. J'avais créé. Même si c'était un micro-univers parsemé d'incohérences, j'avais créé un monde qui était né de moi. Quelque chose qui venait de moi, et qui plaisait aux autres ? Cette sensation était indescriptible. Dans ma classe, j'étais le roi de la plume, c'était tellement gratifiant ! J'étais le seul à avoir ce don, mes rédactions se passaient d'un prof à l'autre, restaient affichées parfois quelques jours dans leur salle avant de me revenir pour ensuite être lues par ma famille qui me félicitait. À la maison, mon statut avait muté de lecteur passionné à celui d'écrivain débutant. Les émotions étaient diverses, à cette période. Diverses, nouvelles, sensationnelles. Je n'arrivais pas à comprendre ma facilité à écrire, et d'un autre côté j'en étais fier. Mais restait que pour moi, je ne faisais que reprendre des termes, des expressions, des tournures de phrases, des mots, des synonymes qui se bousculaient dans ma tête, qui s'assemblaient encore plus vite que je ne suis capable de parler.

L'écriture était une transe lucide très étrange. Je me penchais sur ma feuille, puis j'étirais plus tard ma nuque courbaturée pour voir sur mon réveil que plusieurs heures s'étaient écoulées à une vitesse hallucinante. J'émergeais d'une brume épaisse qui sied à l'intérieur de mon esprit, celle qui sépare le monde réel de celui de mon imaginaire, et j'étais au début assez ébahi de la course frénétique du temps qui s'enfui lorsqu'on ne le regarde pas. Puis je m'y suis habitué. Je n'écrivais à l'époque que pour mes rédactions. Pour un gamin comme celui que j'étais, devenir écrivain ne pouvait arriver qu'aux autres. Pour moi, j'allais un jour travailler à l'usine comme papa, avec un jean bleu, un t-shirt blanc, mes rangers, mon couteau suisse dans son holster et la coupe à la brosse. Je ne sais pas, c'était une logique pour moi de me projeter dans la peau de mon père plus tard. Une femme, un fils, une voiture, une maison et un travail dont j'ignorais encore absolument tout.

Puis vint ma quatrième. Un nouveau prof de français qui m'a flanqué une frousse infernale en début d'année, et qui était aussi mon nouveau prof principal. J'avais oublié mon livre de français dès le premier cours, voilà... Je vous ai dit que j'étais distrait quand j'étais jeune, et aussi un peu maladroit sur un tas de choses. J'avais une moyenne très convenable un peu partout, sauf en anglais car le hic, c'est que j'avais fait de l'allemand en primaire, et qu'ils me l'avaient recollé en LV1 sans poser de question quand je suis arrivé au collège. Nous n'étions qu'un petit groupe à suivre les cours d'allemand (tous ceux qui l'avaient eu en primaire en fait), et le reste de la classe était en anglais. Quand je suis arrivé dans cette nouvelle classe, les autres de ce groupe n'étaient plus avec moi. Changement d'établissement, déménagement, etc... Il restait une classe d'anglais LV1, avec un allemand LV1, et un budget de collège, donc l'impossibilité de me faire rattraper un quelconque cours d'anglais. De plus, n'ayant pas le niveau quatrième, ils décidèrent de ne pas me mettre en cours avec les autres, j'étais donc en permanence quand les autres étudiaient pour un avenir sûr et sain. Ils m'ont donc fichu en cours d'allemand avec ceux qui l'avaient prit en LV2, et mon collé espagnol pour ma seconde langue vivante. Je n'ai pas protesté, moi. Ni moi ni personne d'ailleurs, car à part ceux qui avaient prit les décisions, qui savait qu'un gamin qui n'a pas de moyenne d'anglais n'a aucun moyen d'accéder au BAC ? M'enfin, cela ne les dérangeait pas. Dans ce monde, on vous pointe du doigt et on vous dit : "Tu seras boulanger, je suis sûr que ça te plaira, de toutes façons il faudra que tu t'y plaise !". Mais on vous le dit seulement quand il est trop tard, bien sûr, histoire de ne pas avoir prit le moindre risque de chambouler les plans bien confortables de cette année scolaire.

Sans rien savoir de ça, j'ai travaillé à l'école. J'ai été attentif en cours, j'ai été sérieux, j'ai travaillé et j'ai obtenu une moyenne générale satisfaisante, une bonne réputation auprès des profs malgré mon hyper tension qui me donnaient parfois du tord à mon désir d'écouter. J'ai fait un max d'effort. Cette année scolaire, mon prof de français m'a sortit un truc pendant un cours durant lequel je venais de faire un jeu de mot plutôt pointu. Le rire est l'orgasme de l'esprit, ce type l'avait tellement bien compris. Cette année-là, j'ai découvert mes Monthy Pythons, François Pérusse, Pierre Desproges et bien d'autres. Bref, c'est un prof extraordinaire. Ce jour-là, en réponse à ma boutade (dont le souvenir s'est hélas évaporé), il m'a dit exactement : "Mr W********, vous : soit vous devenez prof de français, soit vous mourrez dans un caniveau.". Ce jour-là, la silhouette floue que je projetais de moi-même dans l'avenir est devenue bien plus nette. Je voulais devenir ce prof qui savait passionner ses élèves, au point de même leur enseigner occasionnellement la philo, l'histoire, la géographie, la culture étrangère, l'humour, la science... Je voulais être ce prof, transmettre ce qu'on m'a transmit, ce qui m'a intéressé, passionné. Donner des rêves aux autres, les pousser à s'accomplir.

Mais la troisième est arrivée, accompagnée de son lot d'intérêt. Oui, je m'étais prit de passion pour des choses et d'autres. Le piano, la science, la musique... En fait, parfois je me dis que c'est le monde qui me passionne. Il y a juste trop de choses à découvrir, et la découverte est en soi une joie tellement vivante. Je voulais donc devenir prof, ou bien ingénieur, ou bien musicien, ou bien astronome et j'en passe. Tout était intéressant, en plus d'être nouveau pour moi. Je commençais à m'affirmer, à avoir des rêves pour moi réalisables. Je comprenais plus que jamais que devenir chercheur en laboratoire, ça n'arrive pas qu'aux autres. J'étais certes clairement indécis, mais de toutes façons j'allais avoir une seconde générale pour me découvrir encore plus profondément le temps de faire un vrai choix.

J'ai travaillé. J'ai été éperdument amoureux de la vie, enivré de tout ce qu'elle pouvait m'offrir tant je continuais de l'aimer encore. C'est un peu avant le BAC Blanc que j'ai apprit qu'il ne servait à rien de sourire à mes rêves, et ce depuis le début. Mon prof de français venait d'apprendre que je n'aurait aucun accès à la seconde générale, qu'importait ma moyenne, le brevet des collèges ou quoi que ce soit. C'était impensable pour moi, ce jour-là mon monde s'est écroulé. Finalement, de nouveau, ça n'arrivait plus qu'aux autres. Le bonheur appartient à la chance, qui doit secrètement appartenir aux autres. Quel monde mal foutu... Mais je me suis battu, les profs aussi, afin qu'on trouve une solution à mon avenir. Mais j'ai eu mon brevet des collèges, j'ai fait cette terrible erreur. J'ai travaillé pour avoir mon brevet des collèges au lieu d'abandonner lâchement comme j'aurais du le faire. Je n'ai donc pas eu le droit de redoubler comme j'ai voulu le faire pour avoir une moyenne d'anglais qui me permettrait d'accéder à mes espoirs qui se liquéfiaient devant moi malgré mes efforts pour les maintenir solides.

Ils ont choisi de me faire partir dans la restauration. Ils savaient qu'ils avaient fait une irréversible connerie. En fait, ils ont déchiré mon cœur en deux et ont essayé de le soigner avec du scotch. Ils m'ont dit que je ne devais pas être déscolarisé, et ils m'ont placé dans un internat, pour un BEP Hôtellerie Restauration. J'ai pleuré, j'ai détesté le monde. J'ai déprimé, j'avais peur de l'avenir qui autrefois m'émerveillait. J'étais profondément dégoûté. Je n'ai plus écrit, je n'ai plus travaillé, je n'ai rendu que la première rédaction, après plus aucune. Une prof de français qui me demande pourquoi je ne suis pas partit en L, étudier avec des gens qui sont passionnés par des choses similaires, c'était trop dur pour moi à l'époque. C'était une putain de bonne question. La question de ma vie... L'avenir que j'attendais impatiemment avait déjà un goût amer. Rien qu'un petit avant-goût...

Je n'ai plus travaillé, je ne me suis même pas présenté pour passer mon diplôme. Et ça n'a absolument rien changé à ma vie. J'ai été déscolarisé. J'ai voulu continuer vers les études, mais aucune porte n'était ouverte. Seules des formations douteuses qui ne m'ont jamais rien apporté d'autre qu'un espoir intangible, illusoire... Mon avenir est cette oasis qui disparaît dès que je m'en approche un peu. J'ai soif de connaissances, j'ai soif de savoir, j'ai soif d'apprendre. Si je suis affamé d'amour depuis que j'ai compris qu'il appartenait lui aussi aux autres, je peux survivre avec rien que de l'eau. Je ne veux que ça. Puis partager ma source avec les autres et m'abreuver de la leur...

Mais chez mes parents, ça commençait à devenir un peu trop pauvre pour six. Et moi, à mes dix-huit ans, j'ai commencé à culpabiliser d'avoir tout foiré, et en plus de ça de n'être rien qu'un estomac à nourrir. J'aime ma famille, j'aime mes parents et mes petites sœurs. J'avais honte de moi, j'étais devenu mon complexe en personne. J'avais fait les vendanges deux mois plus tôt, il me restait à peu près deux-cent euros et Noël approchait. Je ne savais pas quoi faire de moi, et je ne voulais pas être un parasite. Une bouche en moins, ça en fait plus pour mes sœurs. Alors j'ai fait croire que j'avais trouvé un travail sur Poitiers, que j'allais vivre chez un ami quelques temps, et j'y suis partit. On habitait dans le Nord, mon trajet m'a coûté la moitié de ce qu'il me restait. Pourquoi Poitiers ? J'avais effectivement quelques ami(e)s là-bas, puisque j'étais de la région. Et j'avais fait mes "études" dans le secteur. Pas pour autant que j'avais un endroit où aller mais bon.

J'ai atterrit à la rue cet hiver-là, je m'en suis sortit à la fin de l'hiver suivant. L'enfer est-il vraiment si chaud qu'on le dit ? Moi je dis que s'il était glacial, ça serait tout aussi crédible. M'enfin, je n'en raconterais pas grand chose, j'ai bien trop honte et puis de toutes façons c'est juste une histoire glauque à souhaits. J'ai découvert l'être humain dans toute sa répugnante splendeur, puis j'ai trouvé du travail, puis un foyer d'hébergement. Plusieurs foyers d'hébergement en fait, mais passons aussi ces détails. J'ai rencontré Karen, aussi. Ou plutôt, Karen m'a trouvé, et elle m'a aimé. Donc je l'ai aimée. Je l'ai aimée de toutes mes forces. Son amour ne m'était pas suffisant, je me sentais toujours aussi valeureux qu'une merde sur un trottoir. Je me détestais bien plus qu'elle ne m'aimait. Je me suis mit à boire, et, progressivement, à prendre un peu tout ce qui passait. Si je n'avais pas de chez moi, alors je n'avais pas de loyer non plus, je pouvais envoyer de l'argent à mes parents et me défoncer tout le mois pour oublier que j'existais. Je n'étais plus moi-même, je crois même que je n'étais plus du tout. Je me levais, je bossais, je rentrais, je me défonçais jusqu'à pouvoir dormir. Je ramenais l'argent, je ramenais ma gueule, et aussi parfois des emmerdes. J'ai fini par m'en sortir. Grâce à Karen, après une année baignée dans une douleur sourde et muette, et pour elle. Je voulais qu'on ait cet appartement et surtout elle le voulait aussi. Et on l'a eu.

Me manquait mon permis, mais pour ça me manquait le temps. Et pas que pour le permis... Karen a tenu deux ans de plus avant de me laisser pour un type qui avait réussi sa vie. J'ai pensé l'aimer correctement en m'acharnant au travail plus que jamais. J'ai eu absolument tort. Il est bien gentil le poète de bar, mais bon... Il ne sait pas quoi faire de lui, déjà qu'il n'est pas très attirant... J'ai été déchiré, mais je n'ai pas replongé. Je n'ai jamais eu la moindre envie de replonger dans cet enfer. Ça fait quatre ans, mais le diable sait comme je l'aime, et comme je ne pourrais jamais revenir le voir. Je me fiche qu'elle soit dans les bras d'un autre si elle est heureuse. Et le diable sait comme elle l'est, et comme elle ne pourra jamais revenir le voir. Quelques jours plus tard de toutes façons, je recevais un préavis de trois mois par mon propriétaire qui souhaitait vendre son appartement meublé, et je quittais mon travail parce que je ne supportais plus le harcèlement sexuel de mon nouveau patron (une vieille coutume de la restauration sûrement).

J'ai renfilé mon sac sur mon dos, et j'ai vagabondé de nouveau. Entre la rue, le travail saisonnier nourrit-logé-blanchit et les foyers d'hébergement. Je n'ai jamais trouvé mon compte dans la restauration, jusqu'à ce que j'arrive dans ce restaurant, en Alsace. J'étais logé dans un foyer sur Mulhouse à ce moment, et je travaillais en intérim jusqu'à ce que j'entende parler de ce restaurant qui ouvrait, par un collègue dont la copine travaillait là-bas. Ils cherchaient quelqu'un pour les weekends, ce qui me permettrait de faire des semaines entières et oublier mon existence tous les jours jusqu'à tard le soir. Le hic, c'est que c'était carrément trop loin pour mes jambes pourtant expérimentées. Mais j'y suis allé, j'ai rencontré le patron. J'ai rencontré Éric, un homme bâti comme un pilier grec, souriant, aux accents chantants du Sud-Ouest, et sa femme, Nathalie, qui avait merveilleusement bien trouvé son amour. Deux personnes incroyables, d'une générosité indescriptible. Des gens amoureux de la vie qui montaient leur affaire avec l'amour, pour l'amour. Ils m'ont offert un chez-moi temporaire le temps que je trouve quelque chose. Si j'ai été touché ? Pire que ça, j'ai aimé mon travail. J'ai aimé le restaurant, j'ai aimé nos clients, j'ai aimé les gens, j'ai aimé la vie. J'ai travaillé comme un acharné, sept jours sur sept avec tout mon cœur. L'équipe était fantastique, c'était juste merveilleux. J'avais beaucoup d'affinités avec tout le monde, collègues comme clients. Je me suis senti si vivant, si utile.

Et j'ai fini par trouver un appartement dans le village voisin, mais vraiment très voisin, ce qui me permettait de venir à pieds ou à vélo et d'avoir une vie. J'avais reprit goût, tout était merveilleux et malgré des problèmes de santé assez lourds et redondants, j'ai donné le meilleur de moi-même. Et nos clients étaient tellement formidables pour la plupart que je n'avais presque aucun manque social en dehors du travail. De plus, j'ai découvert une part de moi très extravertie. L'enfant timide que j'ai été n'aurait jamais pu imaginer ça même un millième de seconde.

Au début, on ramait. Mais très vite, ce restaurant qui payait pas de mine, maladroitement loti dans un rond-point d'un petit village près de Belfort, a acquis un succès fou, et ce sans aucune autre pub que le bouche-à-oreille. Du début à la fin. (Et pour un restaurant de spécialités Aveyronnaises en Alsace !) Notre secret n'en était un pour aucun de nos clients. C'était l'amour qu'on donnait à notre travail, la chaleur et le bien-être qu'on arrivait à fournir aux gens qui poussaient la porte de chez nous. Le seul souci qu'on avait, c'était pour trouver du personnel qualifié en cuisine. Éric occupant l'un des postes liés, on a toujours réussi à survivre assez bien en brassant hélas du personnel désespérant de sa nonchalance dans un endroit dans lequel on était pourtant bien plus libres, respectés et aimés qu'ailleurs. En effet, chacun avait ses idées à donner quant à chaque menu événementiel, chaque changement saisonnier de carte... Rien n'était imposé, et tout était fonctionnel. Sauf en cuisine, tristement. Éric donnait son maximum pour le contentement de nos aimés clients. Quand même, quand je repense à mes collègues de salle, à cette ambiance magique, je sens cette bulle dans ma gorge qui menace de changer le prochain de mes mots en un sanglot incompréhensible. On méritait pas ça. Ils méritaient pas ça...

Tous les jours, mon patron, mon ami, était là sur les coups de six/sept heures du matin pour finir à pas d'heures. Tous les jours, on était là, avec l'amour pour contrer une fatigue de plusieurs années accumulée. Malgré notre santé qui prenait son envol, on gardait les pieds ancrés au sol de notre beau restaurant, à s'échiner, à lutter, le cœur remplit de l'espoir que bientôt on aurait une équipe complète. Une équipe de choc pour donner tout ce qu'on pouvait d'amour à ceux qui venaient. Nous avons été le plaisir de ces nombreux gens. Nous avons même souvent été son réconfort, quiconque venait seul manger chez nous ne se sentait jamais seul. J'ai vu des gens aux tristes expressions manger un menu du jour chez nous le midi, et repartir au travail avec un sourire fiévreux, et revenir tous les jours ensuite. Je pense que nous étions tous altruistes, et que si nous avions trouvé de cuisiniers comme nous, nous serions encore ouverts.

Mais à la fin, nous n'étions plus que nous deux, Éric et moi. Ma collègue de salle attendait un heureux événement, le chef et le commis de cuisine ont quitté leur poste en même temps (ils étaient comme cul et chemise, un toujours bourré et un toujours défoncé). Un jour, Nathalie (qui avait son travail à côté, gérait d'un club de rugby avec ça et faisait du bénévolat par-ci par-là) en a eu marre de savoir le restaurant pourri par ces types. Un matin, elle est arrivée tôt pour leur parler (gentiment vous imaginez bien en plus), et ces deux messieurs se sont vexés et sont partis aussi sec en traînant derrière eux leur égo impressionnant. Deux arrêts maladies et quelques prolongations plus tard (oui, le système est généreux avec nous tant qu'on est un gros connard sans scrupule), et Éric s'effondrait dans la cuisine, inerte. Il a frôlé l'AVC et se trouve encore aujourd'hui au milieu des examens médicaux incessants. On a espéré quelques mois. Le temps que l'assurance voulait bien couvrir une partie des frais du restaurant, en fait. Après s'en suivit la liquidation judiciaire, et donc le licenciement économique.

Éric et Nath' ont tout perdu, du jour au lendemain. Parce que les employés ont le droit de vous enterrer s'ils le veulent. Mieux encore, ils devaient reverser environ 4000€ pour chaque employé licencié afin qu'ils touchent leurs indemnisations. Le premier "cuistot" avait démissionné car il est retourné dans le restaurant qu'il a quitté pour soi-disant des raisons d'hygiènes (qui devaient sûrement alors venir de lui). Le second n'a jamais donné de nouvelles, il s'est caché comme un petit lâche et a donc été récompensé par ses indemnités. Ma collègue de salle était enceinte, tout était prévu pour elle sans souci. Mais moi ? Est-ce que je pouvais garder la conscience tranquille dans ces conditions ? Je serais incapable d'arracher la moindre somme à un inconnu, alors 4000€ à des personnes que je chéris ? Non, c'était pas supportable pour moi. Pas après tout ce qu'on a vécu ensemble. Pas après tout ce qu'ils ont fait pour nous. Alors j'ai démissionné en août dernier. Entre temps, j'ai trouvé à bosser sur les foires le temps de remplacer quelqu'un. Un repas par jour et encore, à travailler avec des alcooliques et des toxicomanes qui se pointent devant les clients avec encore du sucre glace sous le nez. J'aurais continué malgré tout car c'était la seule option que j'avais. J'ai pas eu le temps de passer mon permis...

Si tout se passait bien, je devais normalement commencer une formation DAEU en septembre cette année, tout était vu avec Éric et Nath' qui avaient conscience de mon besoin de faire les études que j'avais souhaité. Je devais passer mon permis cette année et courir vers l'université avant qu'il ne soit trop tard pour caresser de nouveau mes rêves avec ma plume.

Mais en fait, j'ai fait tout ça pour rien. Je n'ai rien. Je ne suis même pas certain d'avoir un avenir. J'ai épuisé mes économies et je commence déjà à m'endetter. Je suis perdu dans ce village, et je n'ai aucun moyen de me rendre quelque part pour travailler, parce que je veux plus dormir dehors. Plus jamais, je préférais encore mourir et mes mots sont pesés.
En fait, depuis le début, j'ai foiré ma vie.

Tous mes espoirs ne sont restés que des espoirs. J'avais des rêves, j'avais des ambitions. J'avais finalement trouvé mon compte. Maintenant, je suis si vide. Tout est amer, tout est fade. L'avenir fait peur. J'aurais du être un connard. Ça a l'air bien plus sympa à vivre, la vie d'un connard. D'ici quelques jours, je vais devoir choisir ce que je dois emporter avec moi ou pas. Je vais devoir bourrer mon sac et me casser avec des dettes...

Pendant ce temps-là, les connards ont un repas chaud et du chauffage. Je vais devenir fou à n'avoir que ça à penser. Je suis peut-être déjà en train de le devenir.
À quoi ça me sert, d'avoir une plume aussi acérée ? Je n'arrive même plus à me purger...

Et je me sens mal d'être aussi mauvais alors que vous tentiez de me réconforter, et je m'en excuse sincèrement. Sachez qu'au milieu de cette folie, ça fait quand même du bien. Vos mots sont doux comme la soie. Je vous en remercie.

Amicalement.

Victor.
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Re: Un simple dossier insignifiant parmi trop d'autres.

Messagede Rosecelavi » 27 Fév 2018, 15:16

Bonjour Victor,

J'ai les larmes aux yeux. Vous m'avez tourneboulée l'estomac, la tête et l'esprit.

Vous êtes une belle personne. Vous aimez la vie, vous aimez les gens, vous êtes un idéaliste, et ce n'est certes pas moi qui vais vous le reprocher.

Je ne sais pas quel âge vous avez Victor, mais votre vie, j'en suis sûre, elle est devant vous. Vous avez des fêlures qui vous ébranlent à chaque fois que vous recevez un choc aussi infime soit-il, votre hyper sensibilité y est probablement pour beaucoup, mais c'est aussi votre hyper sensibilité qui forge la personnalité que vous avez.

Ce n'est pas évident de se débattre dans ce monde de dingue, et ceux qui dérouillent le plus sont les passionnés, les désintéressés, les tendres, les généreusement altruistes (pléonasme volontaire, je sais : clin d’œil à ma petite famille). Mais si vous deviez changer quelque chose ce n'est pas ça.

Ce qu'il faut que vous changiez, de mon point de vue, c'est le regard que vous avez sur vous et la perte de confiance qui se lie entre les lignes quand les difficultés pointent leur nez. Les difficultés, malheureusement, elles ne sonnent pas à la porte pour que vous l'ouvriez, elles pénètrent chez vous sans crier gare jusqu'à parfois vous expulser sur le trottoir. Vous en savez quelque chose.

Et si vous retourniez les choses à votre avantage. Vous avez actuellement un métier dans un secteur où il y a du travail. Certes ce n'était pas le métier auquel vous aspiriez, mais si celui-ci peut vous permettre de gagner votre vie tout en construisant un autre projet qui vous branche, vous anime, vous passionne ? Vous pourriez l'exercer en Suisse ? en Allemagne ? Dans un pays où vous gagneriez mieux votre vie et pourriez mettre un peu d'argent de côté pour préparer une reconversion ?

Il existe des tas de moyens pour se former, apprendre, notamment les MOOC, le CONGE INDIVIDUEL DE FORMATION existe encore (certainement pas pour longtemps), il est aussi possible de suivre des études en cours du soir.

Je ne vous donne que cet exemple là :

https://psycho.univ-lyon2.fr/formation- ... 96410.kjsp

Il n'est pas nécessaire d'avoir un bac pour suivre cette formation, le recrutement se fait sur dossier. Elle peut vous conduire à la Maîtrise. Ce n'est pas ce qui vous intéresse, je sais, mais si je vous parle de cette formation là, c'est juste parce qu'une personne que je connais très bien, qui n'avait pas le BAC, a suivi ce cursus jusqu'à la licence qui aurait pu lui permettre de continuer dans cette voie ou de changer de voie...

Quel âge avez-vous Victor ?

(vous avez bégayé ? vous avez édité deux fois le même message :))
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Re: Un simple dossier insignifiant parmi trop d'autres.

Messagede Nemesis » 07 Mar 2018, 15:01

Bonjour, Rose-Marie.

J'ai effectivement bégayé, oui. En témoignent également les fautes de frappes dans ce texte. J'ai eu un message d'erreur lors de l'envoi de ma réponse, j'ai donc fait un retour sur mon navigateur et j'ai renvoyé. C'est d'ailleurs à peu près ce qu'il s'est passé avec Pôle Emploi, puisqu'ils ont quand même reçu mon mail, à la fin. Suite à cela, j'ai eu un rendez-vous (très rapide), que j'ai eu la chance d'avoir car je me suis fait couper internet le lendemain, que j'ai récupéré hier.
J'ai eu la chance lors de mon rendez-vous d'avoir trois personnes pour s'occuper de moi. Ils sont en train de s'échiner pour m'aider à trouver un emploi rapidement. Ils ont été très compréhensifs.
J'ai donc quelques perspectives devant moi, malgré quelques détails à régler très vite pour pouvoir me présenter sur place.
J'ai vingt-six ans. On peut dire que je suis jeune pendant encore à peu près quatre ans.
C'est vrai, j'ai de l'expérience dans un métier qui recrute des personnes qui ont un moyen de locomotion jusque très tard le soir. Ce qui n'est justement pas mon cas, et ça doit bien me barrer 90% des voies qui me seraient ouvertes sinon.
C'est vrai, je pourrais abandonner mon appartement, mes meubles, tout ce que je me suis construit et partir de nouveau vivre avec le sac sur le dos et enchaîner les saisons, vagabonder comme avant et faire une croix sur tout ce que j'apprécie de la vie. Mais j'ai déjà vécu ça, et je le laisse désormais aux personnes qui apprécient ce mode de vie. Quand aux formations, je pense à un DAEU depuis plusieurs années déjà. Mais il me faudra le permis, afin d'avoir un travail à côté pour de quoi subvenir à mes besoins.
Je vais trouver un travail, qu'importe lequel, auquel je pourrais me rendre, même difficilement. Prendra le temps que ça prendra, mais je vais remettre de l'argent de côté et avoir ce permis. Une fois fait, je pourrais enfin voir l'horizon dans son entièreté, si bien que je ne saurais où regarder d'abord, et je pourrais enfin prendre la direction que je souhaite tout en sachant vers où je me dirige. Et qu'importe le chemin que j'aurai choisi, plus rien ne sera capable de m'écraser, car rien n'est plus grand à mes yeux que l'horizon dévoilé par l'aube d'une vie qui commence enfin.
Et qui sait, peut-être qu'on trouvera un jour un autre endroit à gorger de chaleur et de bien-être.

En tout cas, je vais continuer de lutter. Je dois retrouver quelque chose au plus vite.

Merci encore de votre soutient. Et mes excuses pour ma réponse tardive.

Victor.
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Re: Un simple dossier insignifiant parmi trop d'autres.

Messagede Rosecelavi » 07 Mar 2018, 23:00

Bonsoir Victor,

Oui, vous êtes jeune (et pas seulement pour 4 ans encore), vous avez plein d'envies, aimez vous autant que vous aimez les autres et ça va vous donner des ailes.

Allez y par étape, d'abord le permis de conduire. Puis essayez de mettre de l'argent de côté pour pouvoir avancer dans vos projets de formation ou autre.

Je vous souhaite que de belles choses

Cordialement,

Rosecelavi
Rosecelavi
 
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